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Sur le fil

C’est la Méditerranée, là où l’air est toujours tiède et que le linge s’étend dehors, il y a partout ces fils en métal peint dans lequel on se prend les cheveux et des pinces en plastique de toutes les couleurs. Pieds nus sur le carrelage brûlant, face à mon linge fraîchement lavé, je suis sortie de ma rêverie ambiance Almodovar quand l’impudeur poétique du procédé m’a soudainement sauté au visage. Je me révélais plus farouche que mes bikinis ne laissent paraître, et décidais de garder les pièces les plus légères de mon panier pour les poignées de porte et les rebords de chaises, à l’intérieur de la maison, et surtout à l’abri des regards.

En observant les terrasses voisines visiblement moins chastes qui s’exposaient fièrement, je songeai… combien d’histoires ont pu naître grâce à ces petits bouts d’intimité qui sèchent au soleil ? Combien d’adolescents ont frétillé à la vue des dentelles voisines qui dansaient dans le vent ? Combien de fantasmes, de coups de cœur, d’histoires platoniques imaginées dans son lit tard le soir, de rendez-vous faussement hasardeux et parfaitement calculés, ah bonjour, c’est l’heure de la lessive, moi aussi, dites-donc, qu’est-ce que ça c’est réchauffé ces derniers temps.

J’aime bien les rencontres qui ne tiennent qu’à un fil, un détail, une subtilité, j’ai suspendu mon linge, enfin, la moitié, j’ai regardé celui des autres et j’ai vu leur vie, en deux secondes, elle pendait devant mes yeux, elle était riche et elle était drôle, elle était banale et elle était passionnante, elle était noire, colorée, sage, bariolée, elle était belle, c’est ce que j’ai voulu croire, leurs vies étaient faites d’emmerdes et d’instants de grâce, comme la mienne. On avait tout en commun, c’était certain.

J’ai vu leur linge, et j’ai su leur vie.

J’ai tout inventé et ça m’a suffit.



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